Escalators de l'aéroport. Un homme monte. Je descends. Sourire en coin. Son regard glisse sur moi, comme une main glissant sur le poil d'un animal. Mes seins dans mon petit haut noir, mes fesses
dans mon pantalon en toile, mon corps.
Ce corps se trouve déshabillé par le regard d'un illustre inconnu. J'ai l'impression que c'est la première fois qu'un homme se permet de me regarder ainsi. Avec insistance, plaisir. Dans mon
coeur, ma tête, je ressens une indicible victoire. Comme un pouvoir qui m'a été offert. Un pouvoir qui, je le ressens ainsi, me valorise. J'ai gagné quelquechose. Je ne sais pas encore quoi
exactement, mais je suis certaine que cela va changer mon existence.
La victoire de la faim.
A mon retour de Saint-Pétersbourg, j'ai perdu cinq
kilos. Nous sommes début août. Cette perte de poids déclenche chez moi une joie et un sentiment de puissance indicible.
Enfin je peux mettre des pantalons moulants, afficher ce corps sans qu'il soit critiqué ou ignoré. Dans la ville où j'ai emménagé, je ne reçois que des éloges de mes nouvelles
connaissances. Hélène, une fille avec qui je me lie d'amitié est de ceux-là. Mes anciens vêtements étant devenu trop grands, j'en essaie chez elle. Et elle s'extasie devant mon nouveau physique.
Dans la rue on me suit du regard. Hélène fréquente un cercle de garçons qui à l'unanimité me trouvent "bien roulée ".
Mon ami Tristan que je n'ai pas vu depuis très longtemps ne peut s'empêcher lui-même de me trouver magnifique ainsi amincie.
Seuls les adultes, les plus lucides, s'inquiètent un peu. J'ai maigri si vite. Car entre ma présence sur l'escalator et ma rencontre avec Tristan, j'ai encore perdu trois kilos.
A mon nouveau docteur, j'affirme que j'ai toujours été naturellement mince. De plus je suis euphorique. J'ai l'impression d'être supérieure aux autres. Supérieure à la société tout
entière. A ces filles qui se traînent avec leurs 'rondeurs'.
"Regardez ! Moi au moins je sais me restreindre! Je sais résister avec force et courage aux pâtisseries et autres plaisirs, de cette société de consommation. J'ai trouvé le 'truc', pour
dompter ce corps rebelle, pour en faire ce que je veux, pour le plier à mes exigences." Je ressens un immense sentiment de contrôle. Je contrôle mon corps! Mon organisme! Plus jamais ma chair et
ma graisse ne me feront honte!
Ana s'installe...
En fait je suis atteinte. Ana est là à présent, en moi. Elle partage mes jours, mes nuits, et me donne ces moments
euphoriques. Elle était déjà avec moi sur l'escalator, elle est à mes côtés aux repas, avec ma famille, avec mes amis à présent.
Elle me pique de sa drogue: la course à la perte aux kilos car j'ai une peur terrible de grossir.
Toute mon alimentation se trouve réduite par deux. Je ne mange que dans des petites assiettes. Je ne finis jamais mes plats en entier au restaurant, prétextant que je n'ai plus faim. J'avance
aussi que le régime alimentaire des Russes a déteint sur moi: bien manger le matin et peu par la suite.
Tous les jours je marche. Je ne me déplace qu'à pied pour éliminer, perdre encore et encore et encore. Si je ne le fais pas je suis prise de panique.
J'ai faim tout le temps mais je persiste et signe. Je manque de tomber d'inanition dans le réduit de mes parents? Tant pis! Plutôt mourir que de reprendre du poids.
Et gagne
A la maison l'ambiance devient infernale. Mes parents constatent que quelquechose ne tourne pas rond chez moi. Pourquoi je m'échine à manger dans des petites assiettes? Et pourquoi je découpe mes
pommes (mes uniques desserts désormais) avec tant de minutie ? Pourquoi j'accompagne systématiquement ma mère en courses pour contrôler ce qu'elle achète ? Pourquoi je refuse de
manger ma viande cuite sainement dans un peu de margarine ? Pourquoi je lui hurle dessus si elle mélange la sauce à la viande ? Et pourquoi je maigris à vue d'oeil ? Pourquoi ? Pourquoi ?
POURQUOI ???
Un jour ma mère n'en peux plus et exige que j'aille faire une prise de sang pour vérifier que je ne suis pas malade ou en carence. Je me plie à cette exigence et reviens victorieuse brandissant
un papier d'analyse qui ne révéle rien d'anormal.
Alors, nous sommes tous très loin d'imaginer qu'il existe une maladie assez diabolique pour passer à travers les analyses médicales. Une maladie si pernicieuse qu'aucun
médicament ne peut la toucher, car elle est mentale. Que c'est par le cerveau, ce grand inconnu, qu'elle puise toute sa puissance destructrice et abuse de notre corps. Que cette maladie s'appelle
l'anorexie.
Je pèse 49 kg. Je souffre d'aménorrhée. Ana est devenue mon amie.
Derniers Commentaires