Hôpital. Murs blancs. Un médecin jeune me regarde ému. Il parle je ne comprends pas ce qu’il me dit. Je suis dans un état second comme dans un autre temps, un autre espace. Une infirmière m’a mis
un bandage sur mon poignet sanguinolent. Maman à côté pleure. Elle raconte au jeune médecin qui me regarde. Je n’ai aucune
réaction.
Longue attente. Epuisement. Peu à peu je reprends mes esprits, prend conscience de ce que j’ai fait. On m’emmène avec mes parents dans un autre service. Nous attendons encore. La nuit tombe. Au loin j’entends une personne qui pousse un hurlement de bête blessée. Je sursaute. Nouveau
médecin, jeune. Ecoute le discours de maman et papa. Je suis majeure. Je peux repartir avec eux ou être hospitalisée. Je veux repartir avec eux. L’endroit me terrifie. Je sursaute à nouveau.
Nouvel hurlement. Le jeune médecin me regarde droit dans les yeux. Il ne fait aucun doute qu’il veut mon hospitalisation. ‘C’est pour ton bien’ déclare t il. Pour mon bien ? Comment peut il
le savoir ? Qu’est ce qu’il sait de mes problèmes ? Je lui fais croire qu’il n’y a pas de problème. Il me fait la remarque que dans ce cas je ne me serais pas ouvert le poignet droit…
Je garde le silence. Mes parents sont épuisés. Je capitule. Accepte l’hospitalisation, signe un papier. Je suis lasse.
« Ce ne sera pas long… » promet le jeune médecin.
On me transfère dans un service.
Une anorexique chez les
dépressifs
Beaucoup d’adultes, peu de jeunes. Ma voisine de chambre est taillée comme une armoire normande.
Elle a perdu ses moyens lorsque son mari l'a quittée.
Il y a une femme dans un fauteuil roulant, elle est vieille. Elle ne s’exprime qu’en geignant. Elle
ne peut pas manger seule, ou alors elle bave et s’en met partout.
Un grand tunisien. Environ mon âge, son regard semble égaré. Très loin. Il parle très lentement, et
se déplace avec autant de lenteur.
Une vieille femme totalement sous l’emprise des médicaments, pénètre un soir dans ma chambre et me demande ce que je fais dans son lit. Les infirmières s’excusent, lui font quitter la
pièce.
Le lendemain c’est le tunisien qui vient
frapper à ma porte. « Tu es jolie. Je peux entrer dans ta chambre ? » me demande- t-il totalement amorphe. Je le repousse gentiment, avec un calme qui me surprend. Je préviens
les infirmières.
« Ne vous inquiétez pas, il n’est pas
méchant surtout avec la dose qui lui est prescrite ».
Bienvenue au service des
dépressifs !
. Qu’est ce que je fabrique ici ? Je
souffre de troubles du comportement alimentaire avant toute chose ! Pourquoi ne me met on pas dans un service adapté ?
Je découvre alors que dans ma ville, il
n’existe qu’un seul service pour anorexique- boulimique. Et que dans ce service, il n’y aura pas de lits de libre avant six mois, c'est-à-dire fin septembre, tant il y a de demandes. L’anorexie
mentale n’est pas une pathologie que l’on sait bien traiter… Il y a peu de moyens.
La psychiatre que je rencontre me le confirme. Les autres centres sont à Paris ou en Bretagne et les places coûtent très cher. Si l’on m’a placé ici c’est pour me protéger de moi-même avant toute
chose mais pas pour traiter l’anorexie mentale…
Je reste assise sur mon lit, rumine des
idées noires. ANA-MIA est là en moi. Un jour l’une, un jour l’autre. Je me sens terriblement seule et abandonnée. Alors personne ne peut
m’aider ? La seule chose dont ils sont capables c’est de me bourrer de cachets qui m’endorment ? Je pleure.
Je comprends… Je comprends. La seule
personne qui peut tuer le monstre qui me ronge le cerveau c’est moi. Tout le monde est impuissant car personne ne peut savoir ce qu’il se passe dans ma tête. Je suis David. Ma maladie c’est
Goliath. Dans l’histoire David gagne. Alors je gagnerai.
Et je ne sais pas encore combien la lutte va être longue et douloureuse.
Le garçon
anorexique.
Il est arrivé dans le service. Le corps semblable à un fantôme, les lèvres gercées, pliées en une moue fixe, le regard un peu éloigné par la
tristesse.
Je le sais immédiatement à sa manière de
manger : il est anorexique. Cela se voit, je le détecte à vue d’oeil.
‘Toi aussi tu es là à cause d’elle ?’
Je me retourne. Je regardais par la
fenêtre d’un couloir, mélancolique.
Le garçon anorexique se tient en face de
moi. Il m’observe.
J’esquisse un pauvre sourire et lui montre
mon poignet droit, endroit où les deux belles entailles au couteau sont très visibles.
On s’assoit, dans la salle de détente et
on parle.
Il s’appelle Raphaël, il a dix-neuf ans. Il a souffert d’anorexie mentale pendant deux ans. Et puis la boulimie est arrivée, envahissante, dévorante. Les crises de boulimie, il les a bien
connues. D’abord toutes les semaines, puis tous les trois jours, et tous les jours. Il me raconte cette impression de gavage, cette honte insupportable d’avoir perdu le contrôle, ce besoin de se
‘purifier’ dans les toilettes. Ses dents ont commencé à être attaquées par l’acide gastrique. Ses parents ne le comprenaient pas et le prenaient clairement pour un dingue. Un jour ce fut la crise
de trop. A bout de nerfs il a voulu mettre fin à ses jours et a avalé de la mort aux rats.
Il est arrivé à l’hôpital dans le coma. On
lui a fait un lavage d’estomac. On l'a sauvé.
A son réveil, il était attaché dans son
lit. On l’avait transféré dans le service des malades mentaux, juste en dessous du notre. Erreur ? Il ne m’en a pas dit plus si ce n’est qu’en dessous, il a vu des choses horribles. Ses
parents ont réussi à le faire transférer ici. Il se tait.
Nous retournons dans nos chambres
respectives. Nous ne parlerons plus jamais ensemble, mais dans les couloirs, lorsque nos regards se croiseront il y aura cette complicité. La complicité des gens qui savent, des gens qui ont
dérapé à cause d’ANA - MIA mais qui connaissent finalement le prix de la vie et qui veulent se battre, peu importe
l’issue.
Un jour, il fait ses affaires et repart
chez lui.
Un visage familier est
passé…
Chopin.
Je suis fatiguée par les médicaments. On
me fait passer des tas d’examens médicaux. Je rencontre une gynécologue qui me balance dans les gencives que j’ai de fortes chances d’être stérile à cause de mon amhénorée. Je suis
asexuée…
Je pleure en silence. Ma mère vient me voir tous les jours. Elle est mon seul soutien quotidien dans ce service qui me fait de plus
en plus horreur.
Et puis… Et puis arrive Chopin.
Dans le service on m’aime bien. On me
trouve jolie, je suis timide, effrayée comme une enfant. Je mange tel un moineau, dégoûtée par le contenu des plats que l’on me sert, dégoûtée de
manger avec d’autres dans la salle à manger.
L’un des patients, Thomas, la
cinquantaine, adopte une attitude très paternelle à mon égard. Je prends l’habitude de manger avec lui. Il ne me pose pas de question et ne me critique pas si je ne mange pas assez. On parle un
peu. Sa femme l'a quitté, sa fille s’est éloignée de lui. Il aime la musique. Il a fait beaucoup de piano plus jeune.
Sa chambre à côté de la mienne. Une
mélodie jouée au piano s’échappe de son petit poste de CD. Je m’approche, bouleversée. La mélodie me transporte, me donne la chair de poule. J’y retrouve toute une partie de mon âme
slave.
Je frappe à la porte. Thomas m’ouvre. Je m’excuse, lui demande qui joue. Schuman ? Il sourit et prononce le nom de Frederik Chopin. Il me passe le CD, un mélange des meilleures mélodies
du pianiste.
Chopin devient ma drogue dans ce service
de dépressifs. Ma mère m’apporte d’autres CD de lui. Je l’écoute à chaque moment de pause. Il me redonne espoir et force. Pour me défouler de ma tristesse j’écoute la marche funèbre jouée par
Rachmaninov. Pour reprendre de l’espoir j’écoute ses valses.
Tous ses
morceaux sont prétextes à me retrouver. Sa joie, sa mélancolie et la force soudaine qu’il exprime dans chacune de ses œuvres, me rappellent mon caractère, mon âme. Et Chopin était Polonais et
Lorrain, tout comme moi. Chopin devient ma lueur, mon radeau, mon compagnon quand je suis seule, loin de ma mère, loin de tous.
Chopin est le premier à m’avoir fait
sentir à nouveau ce que le mot ‘vivre’ voulait dire.
Mon cher
Chopin…
Derniers Commentaires